DIOCÈSE D'EUROPE OCCIDENTALE DE L'ÉGLISE ORTHODOXE SERBE
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Saint Hiéromartyr Théodote d'Ancyre

Publié le 12/02/2016

Saint Hiéromartyr Théodote d'Ancyre
Saint Hiéromartyr Théodote d'Ancyre

Théodote était de la ville d’Ancyre, capitale de la Galatie. Dès son enfance, il fut élevé dans les maximes d’une piété solide, par les soins d’une pieuse vierge, nommée Técuse. S’étant marié, il prit une hôtellerie, et se mit à vendre du vin. Malgré les dangers que l’on trouve dans cette profession, il se montra toujours juste, tempérant, et zélé pour la pratique de tous les devoirs du christianisme. Quoique à la fleur de l’âge, il méprisait tous les biens du monde. Le jeûne, la prière et l’aumône faisaient ses délices. Non seulement il soulageait les pauvres dans leurs besoins, mais il portait encore les pêcheurs à la pénitence. Il avait aussi encouragé plusieurs fidèles à souffrir le martyre. Sa maxime était qu’il était plus glorieux à un Chrétien de vivre dans la pauvreté, que de posséder des richesses qui ne peuvent être utiles, quand on ne les emploie pas à secourir les indigents, ceux surtout qui sont persécutés pour la foi. Il condamnait une vie molle et oisive, en disant qu’elle énerve un soldat de Jésus-Christ, et qu’un homme livré au plaisir ne peut aspirer à la couronne du martyre. Ses exhortations étaient si efficaces, qu’elles retirèrent plusieurs personnes du désordre. Dieu l’honora du don des miracles ; on lit dans ses Actes qu’il guérit plusieurs malades en priant sur eux, ou en les touchant avec sa main. Il ne s’effraya point de la persécution allumée par Dioclétien, parce qu’il avait vécu toute sa vie comme un homme qui se dispose à verser son sang pour Jésus-Christ.

L’édit publié à Nicothédie en 3o3 arriva bientôt dans la Galatie, qui avait Théôctène pour gouverneur. Citait un homme cruel, qui, pour faire sa:cour au prince, lui avait promis d’exterminer en peu de temps le nom chrétien dans l’étendue de sa province. A peine le bruit de l’arrivée de l’édit se fut-il répandu à Ancyre, que la plupart des fidèles prirent la fuite. Plusieurs se cachèrent dans les déserts et sur les montagnes. Ce n’était parmi les païens que festins et réjouissances. Ils couraient aux maisons des Chrétien, et emportaient tout ce qui leur convenait, sans éprouver d’opposition. Il eût été dangereux de faire entendre la moindre plainte. Si quelque Chrétien se montrait en public, il fallait qu’il optât entre souffrir pour sa religion, ou apostasier. On dépouillait de leurs biens les plus considérables, après quoi on les menait en prison, où ils étaient chargés de fers. On traînait ignominieusement dans les rues leurs femmes et leurs filles; on n’épargnait pas même les petits enfants, dont tout le crime était d’avoir reçu lé jour de parents chrétiens.

Tandis que la persécution faisait ainsi sentir ses ravages dans la ville d’Ancyre, Théodote assistait les confesseurs prisonniers, et enterrait les corps des martyrs, quoiqu’il fût défendu, sous peine de mort, de leur rendre ce devoir. Le gouverneur avait ordonné d’offrir aux idoles toutes les denrées nécessaires à la nourriture de l’homme, avant de les exposer en vente. Par là les Chrétiens se voyaient réduits ou à mourir de faim, ou à participer à l’idolâtrie. Ils se trouvaient même dans l’impossibilité de faire leur offrande à l’autel. Théodote s’était heureusement pourvu d’une ample provision de blé et de vin qui n’avaient point été souillés par les cérémonies sacrilèges des païens II les vendait aux prix qu’ils lui avaient coûté; ce qui mettait les fidèles en état de fournir à l’autel des oblations pures, et de se procurer des vivres dont ils pouvaient se servir sans blesser leur conscience, et sans porter ombrage aux idolâtres. C’était ainsi qu’à la faveur d’une profession autorisée par les lois, le cabaret d’e Théodote s’était changé en un asile pour tous les Chrétiens de la ville; que sa maison était devenue un lieu de prières où l’on s’assemblait pour adorer le vrai Dieu; que les malades trouvaient chez lui une infirmerie, et les étrangers un hospice assuré. La crainte d’être découvert ne l’empêchait point de saisir toutes les occasions de faire éclater son zèle pour la gloire de Dieu.

Victor, un de ses amis, fut arrêté vers le même temps. Les prêtres de Diane l’accusèrent d’avoir dit d’Apollon qu’il avait corrompu sa propre sœur, et que c’était une honte pour les Grecs d’honorer comme Dieu celui qui était coupable d’un crime que les plus effrontés libertins n’osaient commettre. Le juge lui offrit sa grâce s’il voulait se conformer à l’édit des empereurs. « Obéissez, lui disait-il, et votre soumission sera récompensée par des chargea honorables. Sachez qu’en cas d’opiniâtreté, Vous devez vous attendre à de cruels supplices, et à la mort la plus douloureuse. Vos biens seront confisqués, toute votre famille périra, et votre corps, après avoir essuyé toutes sortes de tortures, sera dévoré par des chiens furieux. » Théodote, instruit du danger que courait son ami, courut à la prison où il était renfermé. Il l’exhorta fortement à s’élever au-dessus des menaces des persécuteurs, et à mépriser toutes les promesses que l’on employait pour lui ravir la couronne due à la persévérance. Victor, fortifié par cette exhortation, se sentit animé d’un nouveau courage, et il souffrit patiemment les supplices, tant qu’il se souvint des instructions que Théodote lui avait données. Déjà il touchait au bout de sa carrière ; mais sa fermeté l’abandonna tout-à-coup. Il demanda du temps pour délibérer sur les propositions qu’on lui avait faites. On le reconduisit en prison, où il mourut de ses plaies, sans s’être expliqué autrement. Il laissa par là les fidèles dans l’incertitude par rapport à son salut ; c’est ce qui a rendu sa réputation douteuse dans l’Église, et ce qui l’a privé de l’honneur que l’on y rend à la mémoire des martyrs.

Il y avait à quelques milles d’Ancyre un bourg nommé Malus. Théodote, par une disposition particulière de la Providence, y arriva précisément au moment où l’on allait jeter dans la rivière d’Halys les restes du corps du martyr Valens, qui, après diverses tortures, avait été condamné à être brûlé vif. Il eut le bonheur de se procurer ces précieuses reliques. Il les emporta donc avec lui pour les déposer en lieu de sûreté. Lorsqu’il était à quelque distance du bourg, il rencontra plusieurs personnes de sa connaissance. C’étaient des Chrétiens que leurs propres parents avaient livrés aux persécuteurs, pour avoir renversé un autel de Diane, et auxquels le saint avait depuis peu fait recouvrer la liberté. l\s furent charmés de le voir, et ils lui rendirent grâces comme au bienfaiteur commun de tous les affligés. Théodote de son côte montra une grande joie à la vue des confesseurs de Jésus-Christ. Il les pria d’accepter quelques rafraîchissements avant de passer outre. S’étant tous assis sur l’herbe, il envoya inviter le prêtre du bourg à venir manger avec eux, afin qu’il récitât les prières qui se disaient avant le repas, et celles où l’on implorait le secours du ciel pour les voyageurs.

Ceux qui avaient été envoyés rencontrèrent le prêtre qui sortait de l’église après sexte, ou la prière de la sixième heure * ; mais ils ne le connurent pas d’abord. Il leur raconta un songe qu’il avait «u, puis les suivit au lieu où étaient les fidèles. Il leur offrit à tous de venir prendre leur repas dans sa maison. Théodote s’en excusa en disant que sa présence était nécessaire à Ancyre, et que les confesseurs de cette ville avaient un pressant besoin de son secours. On dîna donc sur l’herbe. Le repas fini, Théodote dit au prêtre, nommé Fronton : « Ce lieu me paraît bien propre à mettre des reliques, pourquoi différez-vous d’y bâtir une chapelle ? — II faudrait avant tout, répondit le prêtre, que nous eussions des reliques. — Dieu vous en procurera, reprit Théodote ; ayez soin seulement de préparer l’édifice pour les recevoir : je vous assure qu’elles ne tarderont pas à venir. » II tire en même temps son anneau de son doigt, et le donne à Fronton, comme un gage de la promesse qu’il lui avait faite. Après quoi il reprend la route d’Ancyre. La persécution y avait causé un bouleversement semblable à celui que produit un tremblement de terre.

Parmi ceux que l’on avait arrêtés pour la foi, étaient sept vierges, qui, dès l’enfance, s’étaient exercées à la pratique de la vertu. Le gouverneur les trouvant inébranlables dans la foi, les livra à de jeunes libertins pour les outrager, en mépris de leur religion, et pour leur ravir cette chasteté dont elles avaient toujours été si jalouses. Elle n’avaient pour se défendre que les prières et les larmes qu’elles offraient à Jésus-Christ. Elles protestaient aussi contre la violence qu’on pourrait leur faire. Un de la troupe des libertins, qui surpassait les autres en impudence, saisit Técuse, la plus âgée des vierges, et la tira à part. Celle-ci, fondant en pleurs, se jette à ses pieds, et lui parle ainsi : « Mon fils, que prétendez-vous faire ? Considérez que nous sommes consumées de vieillesse, de jeûnes, de maladies et de tourments. J’ai plus de soixante-dix ans, et mes compagnes ne sont guère moins âgées. Il vous serait bien honteux d’approcher de personnes dont les corps, semblables à des cadavres, seront bientôt la proie des bêtes et des oiseaux, car le gouverneur a ordonné qu’on nous privât de la sépulture. » Ayant ensuite ôté son voile pour lui montrer ses cheveux blancs, elle ajouta : — Laissez-vous attendrir par ce que vous voyez ; peut-être avez-vous une mère de mon âge. Si cela est, qu’elle devienne notre avocate auprès de vous. Nous ne demandons que la permission de verser librement des larmes. Puisse Jésus-Christ vous récompenser, si, comme je l’espère, vous nous épargnez ! » Un discours si tour chant éteignit le feu impur dans le cœur des jeunes libertins; ils mêlèrent même leurs larmes à celles des sept vierges, et se retirèrent en détestant l’inhumanité du juge.

Théoctène ayant appris qu’elles avaient conservé leur pureté, se servit d’un autre moyen pour vaincre leur constance. Il se proposa de les faire initier aux mystères de Diane et de Minerve, et de les, établir prêtresses de ces prétendues divinités. Les païens d’Ancyre avaient coutume d’aller tous les ans laver dans un étang voisin les images de leurs déesses. Le jour de la cérémonie étant alors arrivé, le gouverneur força les vierges à être de la fête. On devait porter les idoles en pompe, chacune dans un chariot séparé. Les sept vierges furent aussi placées dans les chariots découverts, et conduites à l’étang, afin d’y être lavées de la même manière que les statues de Diane et de Minerve. Elles étaient debout, toutes nues, et par là exposées à l’insolence de la populace. Elles étaient à la tête de cette fête impie ; venaient ensuite les chariots qui portaient les idoles, et que suivait un grand concours de peuple. Théoctène, accompagné de ses gardes, fermait la marche.

Cependant Théodote était dans de vives inquiétudes au sujet des sept vierges, et priait Jésus-Christ de les rendre victorieuses de toutes les épreuves auxquelles elles étaient exposées ; il attendait l’événement dans une maison voisine de l’église des patriarches, où il s’était renfermé avec quelques autres Chrétiens. Tous restèrent prosternés en oraison depuis la pointe du jour jusqu’à midi, qu’ils apprirent que Técuse et ses six compagnes avaient été noyées dans l’étang. Alors Théodote, transporté de joie, se redressa sur ses genoux; puis, les yeux baignés de larmes, il leva les mains au ciel, et remercia le Seigneur à haute voix d’avoir exaucé ses prières. Il demanda ensuite comment la chose s’était passée. Il lui fut répondu, par un témoin oculaire, que les vierges avaient été insensibles aux flatteries et aux promesses du gouverneur; qu’elles avaient repoussé avec indignation les anciennes prêtresses de Diane et de Minerve, qui leur présentaient la couronne et la rose blanche, comme une marque du sacerdoce qu’on leur conférait; que le gouverneur avait ordonné qu’on leur attachât de grosses pierres au cou, et qu’on les jetât à l’endroit où l’étang avait le plus de profondeur ; que l’ordre ayant été exécuté, elles avaient perdu la vie sous les eaux.

Théodote délibéra avec Polychrone, maître de la maison où il était, sur les moyens qu’on pourrait prendre pour tirer de l’étang les corps des saintes martyres; mais on apprit sur le soir que la difficulté «tait devenue encore plus grande, parce que le gouverneur avait posté des gardes auprès de l’étang ; cette nouvelle causa une vive douleur à Théodote. 11 quitta aussitôt sa compagnie pour aller à l’église des patriarches. Il n’y put entrer; les païens en avaient muré la porte. S’étant prosterné en dehors près de la conque où était l’autel, il pria quelque temps. De là il se rendit à l’église des Pères, dont la porte était aussi murée. Mais tandis que, prosterné contre terre, il répandait son âme en la présence de Dieu, un grand bruit vint frapper ses oreilles. Il s’imagina qu’on le poursuivait. Il s’enfuit, et retourna dans la maison de Polychrone, où il passa la nuit. Pendant qu’il dormait, Téouse lui apparut, et lui parla ainsi : « Vous dormez, mon fils, sans penser à nous. Auriez-vous oublié les instructions que je vous ai données pendant votre jeunesse, et les soins que j’ai pris pour vous conduire à la vertu, contre l’attente de vos parents ? Lorsque je vivais sur la terre, vous m’honoriez comme votre mère; mais vous me négligez après ma mort, et vous ne me rendez pas les derniers devoirs. Voudriez-vous que nos corps devinssent la proie des poissons ? Vous devez vous hâter, parce qu’un grand combat vous attend dans deux jours. Levez-vous donc, et allez à l’étang ; mais gardez-vous d’un traître. »

Théodote à son réveil se leva, et raconta la vision qu’il avait eue, à ceux qui étaient dans la maison. Lorsque le jour fut venu, deux chrétiens s’approchèrent de l’étang pour reconnaître la garde. On espérait que les soldats se seraient retirés à cause de la fête de Diane, mais on s’était trompé. Les fidèles redoublèrent leurs prières, et furent jusqu’au soir sans manger. Alors ils sortirent, portant des faux aiguisées pour couper les cordes qui tenaient les corps saints attachés aux pierres. La nuit était fort obscure; la lune et les étoiles ne donnaient aucune lumière. Étant arrivés au lieu où se faisaient les exécutions, et où personne n’osait aller après le coucher du soleil, ils furent saisis d’horreur à la rencontre des tètes coupées, que l’on avait fichées sur des pieux, ainsi que des restes hideux de corps brûlés. Mais ils entendirent une voix qui appelait Théodate par son nom, et qui lui disait d’avancer sans rien craindre. Effrayés de nouveau, ils formèrent le signe de la croix sur leur front, et ils virent à l’instant une croix lumineuse de côté de l’Orient. S’étant mis à genoux, ils adorèrent Dieu, et continuèrent leur route. L’obscurité était si grande, qu’ils ne s’entrevoyaient pas. Il tombait en même temps une grosse pluie qui gâtait tellement le chemin, qu’ils pouvaient à peine se soutenir.

Au milieu de tant de difficultés, ils eurent encore recours à la prière, et ils furent exaucés. Ils virent tout-à-coup un flambeau qui leur montrait la route qu’ils devaient tenir. Dans le même instant deux hommes vêtus d’habits éclatants leur apparurent et dirent : « Prenez courage, Théodote, le Seigneur Jésus a écrit votre nom parmi ceux des martyrs ; il nous envoie pour vous recevoir. C’est nous que l’on appelle Pères. Vous trouverez près de l’étang S. Sosandre armé, dont la vue épouvante les gardes. » Mais vous n’auriez pas dû mener un traître avec vous.

Cependant l’orage continuait, et le tonnerre grondait horriblement. La tempête, accompagnée d’un vent furieux, incommodait beaucoup les gardes, qui, malgré cela, restaient toujours à leur poste. Mais lorsqu’ils virent un homme armé de toutes pièces, et environné de flammes, ils furent tellement effrayés, qu’ils s’enfuirent dans des cabanes du voisinage. Les fidèles, à la faveur de leur guide, vinrent sur le bord de l’étang. Le vent soufflait avec tant de violence, que poussant l’eau vers les bords, il découvrait le fond où étaient les corps des vierges. Théodote et ses compagnons les ayant retirés, les emportèrent et les enterrèrent près de l’église des patriarches. Les noms des sept vierges étaient, Técuse, Alexandrie, Clavdie, Euphrasie, Matrone, Julitte et Phaine.

Le lendemain toute la ville fut en rumeur à l’occasion du bruit qui se répandit qu’on avait enlevé les corps des sept vierges. Dès qu’un Chrétien paraissait, on l’arrêtait aussitôt pour l’appliquer à la question. Théodote, apprenant qu’on en avait déjà saisi un grand nombre, voulait aller se livrer lui-même, et avouer le fait; mais il en fut empêché par les frères. Cependant Polychrone, déguisé en paysan, se rendit à la place publique, pour mieux s’assurer de tout ce qui se passait dans la ville. Il fut reconnu malgré son déguisement, et conduit devant le gouverneur, qui le fit appliquer à la question. Il souffrit d’abord avec patience, mais il ne put tenir contre l’idée de la mort dont on le menaçait. Il dit que Théodote avait enlevé les corps des sept vierges, et indiqua le lieu où ils avaient été enterrés. Le gouverneur ordonna sur le champ qu’on allât les exhumer, et qu’on les brûlât. Les Chrétiens reconnurent alors que Polychrone était le traître dont ils avaient été avertis de se donner de garde.

Théodote, informé de la trahison du malheureux Polychrone, vit bien que son heure était venue. Il dit adieu aux frères, leur demanda le secours de leurs prières, et ne pensa plus qu’à se préparer au combat. Il pria lui-même longtemps avec eux, afin d’obtenir de Dieu la fin de la persécution et la paix de l’Église ; on s’embrassa ensuite de part et d’autre avec beaucoup de larmes. Théodote ayant fait le signe de la croix sur tout son corps, marcha d’un pas intrépide au lieu du combat. Il rencontra deux bourgeois de ses amis qui l’exhortèrent à pourvoir à sa sûreté pendant qu’il en était temps encore : « Les prêtresses de Diane et de Minerve, lui dirent-ils, sont présentement avec le gouverneur, auprès duquel elles vous accusent de détourner le peuple d’adorer leurs déesses. Polychrone est là aussi pour soutenir ce qu il a avancé touchant l’enlèvement des corps saints. — Si vous m’aimez toujours, répondit Théodote, ne faites point d’efforts pour me détourner de mon dessein. Allez plutôt dire au gouverneur que celui qu’on accuse d’impiété est à la porte, et qu’il demande audience. »

Ayant ainsi parlé, il prit les devants, et parut tout-à-coup en la présence de ses accusateurs. Lorsqu’il fut entré, il regarda en souriant le feu, les roues, les chevalets, et les autres instruments de supplice que l’on avait préparés. Théoctène lui dit qu’il était en son pouvoir de ne pas souffrir les tortures dont il était menacé. Il lui offrit son amitié, l’assura de la bienveillance de l’empereur, et lui promit de le faire gouverneur de la ville et prêtre d’Apollon, s’il voulait travailler à détromper les Chrétiens, et à les faire renoncer au culte de ce Jésus qui avait été crucifié sous Pilate. Théodote, dans sa réponse, releva la grandeur, la sainteté, les miracles de Jésus-Christ; en même temps il montra l’impiété et l’extravagance de l’idolâtrie, surtout par le détail des crimes infames qui étaient attribués aux dieux par les poètes et les historiens. Son discours jeta les païens dans une étrange fureur. Les prêtresses de Diane et de Minerve étaient tellement transportées de rage, qu’elles s’arrachaient les cheveux, déchiraient leurs habits, et mettaient en pièces les couronnes qu’elles portaient sur la tête. Ce n’était que cris confus parmi la populace, qui demandait justice contre l’ennemi des dieux.

Théodote fut donc étendu sur le chevalet. Chacun des païens s’empressa de le tourmenter, afin de signaler son zèle pour ses prétendues divinités. Plusieurs bourreaux, qui se relevaient tour à tour, lui déchiraient le corps avec des ongles de fer. On versa ensuite du vinaigre sur ses plaies, et on y appliqua des torches ardentes. Le martyr, sentant l’odeur de sa chair brûlée, tourna un peu la tête. Le gouverneur à ce mouvement crut qu’il cédait à la violence des tortures. « Vous ne souffrez, lui dit-il, que pour avoir manqué de respect à l’empereur et méprisé les dieux. » — Vous vous trompez, lui répondit Théodote, si vous attribuez à la lâcheté le mouvement de tête que j’ai fait. Je ne me plains que du peu de courage des ministres de vos ordres. Faites-vous donc obéir ; inventez de nouveaux supplices pour voir quelle force Jésus-Christ inspire à ceux qui souffrent pour lui. Connaissez enfin que quiconque est soutenu par la grâce du Sauveur, est supérieur à toute la puissance des hommes. » Le gouverneur, qui ne se possédait pas de rage, lui fit frapper les mâchoires et casser les dents avec des pierres. « Vous pouvez, lui disait le martyr, me faire encore couper la langue, Dieu entend jusqu’au silence de ses serviteurs. »

Les bourreaux étaient épuisés de forces, tandis que Théodote paraissait insensible aux souffrances. Le gouverneur le renvoya en prison, le réservant toutefois à de nouvelles tortures. Le martyr, en passant par la place, montrait son corps tout déchiré, comme une marque de la puissance de Jésus-Christ et de la force qu’il communique à ceux qui lui demeurent fidèles, de quelque condition qu’ils soient. « Il est juste, disait-il en faisant remarquer ses plaies, d’offrir de semblables sacrifices à celui qui nous a donné l’exemple, et qui a daigné s’immoler pour nous. »

Cinq jours après, le gouverneur le fit reparaître devant son tribunal. On l’étendit de nouveau sur le chevalet, et l’on rouvrit toutes ses plaies. On le coucha ensuite sur la terre couverte de morceaux de tuile tout rouges de feu. Cette horrible torture ne pouvant ébranler sa constance, il souffrit une troisième fois celle du chevalet. Enfin le gouverneur le condamna à perdre la tête. Il ordonna en même temps de brûler son corps, de peur que les Chrétiens ne lui donnassent la sépulture.

Quand Théodote fut arrivé au lieu de l’exécution, il remercia Jésus-Christ de l’avoir soutenu par sa grâce au milieu de ses tourments, et de l’avoir choisi pour être un des citoyens de la Jérusalem céleste. Il le pria aussi de mettre fin à la persécution, d’avoir pitié de son Église affligée, de lui rendre enfin la paix. S’étant ensuite tourné vers les Chrétiens qui l’accompagnaient, il leur dit : — Ne pleurez pas ma mort, mais bénissez plutôt notre Seigneur Jésus-Christ, qui m’a fait terminer heureusement ma course, et remporter la victoire sur l’ennemi. Lorsque je serai dans le ciel, je m’adresserai à Dieu avec confiance, et je le prierai pour vous. » Après avoir parlé ainsi, il reçut avec joie le coup qui consomma son sacrifice. Le bûcher sur lequel on mit son corps parut environné d’une lumière si éclatante, que personne n’osait en approcher pour l’allumer. Le gouverneur l’ayant appris, commanda des soldats pour garder la tête et le tronc du martyr en cet endroit.

Ce jour-là même, Fronton, prêtre de Malus, vint à Ancyre pour chercher les reliques que Théodote lui avait promises ; il apportait aussi l’anneau que le saint lui avait laissé comme un gage de sa promesse. Il était venu avec une ânesse chargée do vin provenant d’une vigne qu’il cultivait de ses propres mains. Il n’arriva qu’au commencement de la nuit. Son ânesse, épuisée de fatigue, s’abattit auprès du bûcher, par un effet de la Providence. Les gardes invitèrent Fronton à demeurer avec eux, l’assurant qu’il serait mieux que dans toute autre hôtellerie. Ils avaient fait une hutte avec des branches de saule et des roseaux, et avaient allumé du feu auprès. Comme leur souper était prêt, ils proposèrent à Fronton de manger avec eux ; celui-ci accepta la proposition, et leur fit goûter de son vin, qu’ils trouvèrent excellent, et dont quelques-uns burent jusqu’à s’échauffer un peu.

Dans la conversation, ils racontèrent ce qu’ils avaient souffert au sujet de l’enlèvement des sept vierges, qu’ils disaient avoir été fait par un homme de bronze. Ils ajoutèrent qu’ils gardaient alors le corps de cet homme. Le prêtre les pria de s’expliquer, et de le mettre au fait de cette aventure. Un de la troupe lui rapporta en détail ce qui était arrivé aux sept vierges, et de quelle manière leurs corps avaient été tirés de l’étang. Il dit ensuite qu’un nommé Théodote, bourgeois d’Ancyre, avait souffert les plus affreux tourments avec une insensibilité qui les portait à lui donner le titre d’homme de bronze, que le gouverneur l’avait condamné à mort ; qu’ils étaient chargés de garder son corps, et devaient s’attendre à une rigoureuse punition s’il leur était enlevé.

Fronton remercia Dieu de cette découverte, et le pria de l’assister dans la circonstance où il se trouvait. Après le souper, il épia le moment où les gardes seraient profondément endormis. N’ayant plus rien à craindre de leur part, il prit le corps du martyr, lui remit son anneau au doigt, et le chargea avec la tête sur le dos de son ânesse. Lorsqu’elle fut dans le chemin, il la laissa aller seule, et elle retourna d’elle-même au bourg de Malus, où l’on bâtit depuis une église sous l’invocation de S. Théodote. Ce fut ainsi que s’accomplit la promesse que le saint martyr avait fuite à Fronton de lui fournir des reliques.